Village artisanal de Soumbédioune
Situé au quartier de la Médina de Dakar, sur la Corniche Ouest, le village artisanal de Soumbédioune est l'un des sites les plus historiques du Sénégal. Mais de nos jours, ce lieu emblématique fait face à de nombreuses difficultés. Les artisans sur place parlent de leurs soucis du moment. Reportage!
La vie est active sur la Corniche Ouest. Sous le soleil de midi, les voitures roulent à toute vitesse sur l'autoroute. Les passants vaquent à leurs occupations. De l'autre côté de la route, des pêcheurs plient des filets de pêche. D'autres se réunissent dans un restaurant près de la plage; c'est l'heure du déjeuner. Mais, quelques pas en avant, des touristes stationnent dans une cantine. Ils contemplent des objets d'arts bien rangés sur une table. Ils tâtent les artéfacts avec joie. Ils semblent être surpris de se retrouver dans ce site culturel. Cet endroit, c'est le village artisanal de Soumbédioune. Créé en 1961, ce village est symbolique pour le Sénégal. À l'intérieur, des artisans agencent de la manière la plus convenable leurs marchandises. L'objectif est de captiver la curiosité des visiteurs. En effet, sacs en cuirs, paniers, tissus, tam-tams, statues, tableaux d'art, jouets et de nombreux œuvres sculpturales sont exposés devant chaque boutique. Dans certains étalages, vendeurs et acheteurs sont en négociation. Des sculpteurs trouvés au cœur du village charpentent des statuettes. Leurs habits, leurs mains et leurs pieds sont couverts de résidus de bois. De nombreux étrangers errent dans les coins et recoins du marché. Pour les attirer, des marchands chantent des slogans. C'est le cas de cet artisan qui jubile en exposant aux regards un car rapide dessiné dans du bois: «c'est le symbole du Sénégal! Venez voir!» Une atmosphère paisible règne dans le village. Des commerçants discutent dans un grand place, l'air heureux. Cependant, tous tentent le tout pour le tout, pour masquer les zones d'ombres dans leur lieu de travail.
En réalité, derrière cette image d'un endroit culturel attrayant, le village des artisans de Soumbédioune cache des secrets. En effet, les acteurs vivent des situations difficiles depuis maintenant 20 ans. Selon eux, leurs conditions de travail ne cessent de se dégrader. Ils considèrent que le village a perdu son lustre d'antan. Retrouvé dans son atelier, le bijoutier Alain Sissokho, un octogénaire expérimenté, est en pleine activité. Cheveux blancs, petite taille, chemise noir, remplie de taches, l'artisan se remémore des années lumières du village artisanal. Selon lui, si le marché est en vie, c'est grâce au président Léopold Sédar Senghor. «L'art c'est pour tout le peuple. C'est ce que Senghor a compris. Raison pour laquelle il a beaucoup fait pour le village...Le président Senghor a invité sept chefs d'État ici. Mais les régimes qui lui ont succédé ont échoué sur ce fait.». Pour cet admirateur du Père de la nation, les difficultés débutent dès l'an 2000. Depuis cette époque, les grands problèmes commencent pour les artisans. Une assertion confirmée par Mamadou Sanghott. Septuagénaire ayant vécu les premiers jours du village, ce vieux barbu est en train de tailler un morceau de bois dans son fief. Interpellé sur les difficultés des propriétaires du village, il raconte. «C'est en 2000 que nous avons vu la crise car il y avait peu de touristes. d'ailleurs c'est la raison pour laquelle nous faisons face à des complications. Parce que si on produit sans le commercialiser, on rencontre des problèmes.» Dit-il. Pour M. Sanghott, il y a pas assez de moyens au sein du ministère du Tourisme actuel. «Le ministre du Tourisme (M. Alioune Sarr) fait face à une concurrence rude. Les autres comptoirs comme le Maroc sont plus riches que le Sénégal.» Déplore t-il. En outre, un problème de formation se pose. Des artisans misent le plus sur l'exposition. Or, pour Sanghott, ce métier est fait pour fabriquer des œuvres d'art de ses propres mains avant de songer au commerce. Mais l'État finance de moins en moins dans le domaine de la formation, selon lui.
Insécurité grandissante dans le village artisanal de Soumbédioune
Au cœur du village, l'insécurité gagne du terrain. En déambulant, on ne voit aucune lampe d'éclairage. Les toits de certaines cantines, faites en paille ou en zinc, présentent des éraflures importantes. Ces dégradations sont causées par les pluies de l'année dernière. De plus, de nombreuses cases sont d'une vétusté très avancée. Rongés par les vents marines, la poussière issue des bois et les précipitations diluviennes, ces compartiments ne peuvent plus tenir. Au fin fond, au bord de la mer, des jeunes fument de la cigarette. Ils présentent des caractéristiques agressives. Pour un autre artisan assis devant sa cantine, ces individus sèment la terreur dans le village. Sous le couvert de l'anonymat, cet homme d'une quarantaine d'année fait des révélations. «cet endroit manque de tout. Il y a pas de sécurité. Quand tu viens ici pendant la nuit, tu ne vois aucune lumière. Des pilleurs en profitent alors pour cambrioler nos marchandises.» Peste t-il. Il ajoute: «La plupart des artisans habitent aux Parcelles Assainies, à Grand-Yoff ou à Pikine. Donc ils ne peuvent pas passer la nuit ici pour surveiller.» D'après notre source, l'arrivée du président Abdoulaye Wade en 2000 a beaucoup aggravé les problèmes sécuritaires et économiques. En effet, la construction de l'autoroute de la Corniche-Ouest constitue une menace pour leur village, d'après lui. Les habitants en face ont du mal à traverser la route. Les risques d'accidents en sont les raisons. «Nous semblons être coupés du reste du pays. Avant la construction de cette route, presque tous les habitants de Dakar venaient ici pour visiter et acheter nos produits. Les touristes garaient leurs bus en face du village. C'était l'endroit qu'il adoraient le plus. Mais le président Wade est venu et a proposé son projet de construction d'une autoroute. Nous avons exprimé un refus catégorique. Mais ils nous ont négligé.» Regrette t-il. Ainsi, l'artisan estime que le village est d'une importance capitale et il faut l'entretenir. «le village est un patrimoine mais, on ne le valorise pas. Nous vivons des moments de galères dans ce milieu. Aucun membre du gouvernement ne nous soutient.» Affirme l'anonyme.
Des artisans pessimistes par rapports aux promesses du chef de l'État:
Le jeudi 05 mars 2020, le président Macky Sall a pris part au Salon International de l'artisanat. Sur ce, il a promis d'apporter de nombreuses mutations dans ce secteur. Parmi ces changements figure la transformation des unités de production artisanales en Petites et Moyennes Entreprises ou Industries (PME-PMI). Pour le chef de l'État, ceci va permettre aux acteurs de produire en qualité et en masse et de développer le secteur. Le président Macky Sall a évoqué, de plus, la poursuite de la réhabilitation des ateliers, l'équipement des centres de formation, l'aménagement des sites artisanaux, entre autres... Ainsi, pour parvenir à cette fin, la Banque Mondiale va verser 30 milliards de FCFA pour contribuer au perfectionnement de 32 000 artisans. La Délégation de l'Entreprenariat Rapide (DER) va aussi faire une participation de 2 à 3 milliards de FCFA pour appuyer financièrement les acteurs. Toutefois, les ayant-droits, trouvés au village artisanal Soumbédioune considèrent ces promesses du chef de l'État comme de «la poudre aux yeux cherchant à les divertir.» C'est l'avis de notre source anonyme. Ce dernier réfute les propos du président. «Chaque fois ils font des promesses. Mais nous, nous ne voyons rien du tout. Ces 30 milliards, c'est un faux débat. Parce que c'est une petite portion qui va en bénéficier. C'est anormal.» Fulmine t-il. Pour Mamadou Sanghott, «le président a une bonne initiative. Mais le problème est qu'on ne finance jamais ceux qui le méritent...on ne reconnaît pas qui est artisan ou qui ne l'est pas. Tout est pêle-mêle.» À la question de savoir si les acteurs ont déjà manifesté leur colère pour se faire entendre, les artisans répondent par la négative. Sous prétexte que le village est composé de clans. Si les uns s'accordent pour descendre dans la rue, d'autres préfèrent rester. En plus de cela, Les dirigeants du marché sont des personnes âgées. La plupart d'entre eux appartiennent à des castes. Ce sont des gens de paix et de dialogue. «Nous ne pouvons rien faire par rapport à cette situation. Ce sont des personnes très respectées. Nous ne voulons pas nous mettre aux antipodes de leurs ordres.» Évoque la même source sous le couvert de l'anonymat.
Le village artisanal de Soumbédioune constitue un lieu symbolique dans l'histoire du Sénégal. Néanmoins, sous le poids des complications, les artisans annoncent le début de sa belle mort.